Aux sources d’une île

Perdue au milieu de l’océan Pacifique au large de l’équateur et découverte par un navire hollandais en 1722, jour de Pâques, cette île bordée de colosses de pierres et mondialement connue pour ses statues, garde encore bien des mystères sur lesquels les spécialistes (historiens, géographes, ethnologues etc.) continuent de s’interroger.

D’une manière générale, j’aime toutes les îles. Il est plus facile d’y régner

Albert Camus

L’île de Pâques, aussi appelée « Râpa Nui », se situe à 3640 km à l’ouest de l’Amérique du Sud et à 2091 km à l’est de Pitcairn, sa plus proche voisine habitée. Perdue au milieu de l’océan Pacifique au large de l’équateur, l’île fut découverte par un navire hollandais commandé par le capitaine Roggeveen en 1722, un certain jour de Pâques.

Bien que peuplée de pascuans (ou rapanuis), ses habitants ne sont pas nombreux et la végétation plutôt rare. Immédiatement, les hollandais qui débarquèrent, s’interrogèrent donc sur la manière dont des habitants ont pu se trouver sur ce petit territoire du bout du monde, sur la capacité à construire ces immenses statues aux yeux de coquillages et sur cette civilisation qui apparait en déclin compte tenu de son faible nombre.

Durant des siècles, des ethnologues, des géographes, des marins et des archéologues vont alors tenter de découvrir ce passé. En interrogeant les anciens pascuans, en fouillant le sous-sol, en répétant des méthodes de navigation jusqu’à l’île ou en essayant des méthodes de déplacement des statues etc. Petit à petit ils vont faire resurgir l’histoire de cette poignée d’autochtones qui furent à l’origine de trois grands mystères.

Origine de ses habitants

Il y a 53 000 ans le niveau de la mer s’abaissa et 2 récifs Sunda (une extension du continent asiatique) et Sahul (le plateau continental australien) émergèrent entre l’Australie et le continent asiatique. Environ 40 000 ans avant notre ère, des peuples venus d’Asie du sud-est en profitèrent pour faire la traversée sur leurs légères embarcations et atteignirent les rivages de l’Australie. Les peuples d’Australie se trouvèrent entre autres sur plusieurs îles : la Tasmanie et l’île Melville.

À l’arrivée des européens, leur mode de vie n’avait guère évolué par rapport à l’âge de pierre. Les premiers scientifiques pensèrent donc la civilisation rapanuie, qui était restée très isolée des autres peuples, avait connu la même histoire que les aborigènes et par conséquent, que les pascuans étaient arrivés d’autres îles de l’ouest du Pacifique, peut-être même d’Asie.

Au XIXème siècle, les explorateurs étaient persuadés que les locaux étaient des polynésiens en exil qui s’installèrent sur cette île au gré de leur errance dans l’océan. Vu la position isolée de l’île de Pâques, le voyage avait dû être long et hasardeux. Après des semaines en mer sur leurs pirogues, ces polynésiens qui savaient s’orienter en mer « à l’estime » et grâce à l’observation des courants, découvrirent Râpa Nui avant le VIIIème siècle de notre ère et c’est sur la plage d’Anakena que les premiers migrants polynésiens posèrent le pied après avoir parcouru plus de 2000 km en mer.

L’île est alors un caillou désert perdu au milieu de l’océan Pacifique. Longue d’une vingtaine de kilomètres, elle a la forme d’un triangle avec un volcan éteint à chaque sommet. L’ensemble est assez inhospitalier : en l’absence de rivières, les seules sources d’eau douce sont les lacs qui se sont formés dans les cratères. Il y a beaucoup de vent, peu de pluie et une température locale moyenne de 20°C mais on le sait aujourd’hui grâce à la découverte de pollen et de charbon, l’île était alors boisée.

Les fouilles archéologiques fournissent de précieux indices sur l’histoire de l’ile, elles permettent de savoir à peu près quand les hommes y sont arrivés : La datation au carbone 14 démontre que la plus ancienne construction découverte remonte à l’an 690 (avec une estimation de plus-ou-moins 130 ans). On est donc sûr que le peuplement s’est fait autour de cette date.

Mais un navigateur norvégien, Thor Heyerdahl (1914-2002), ethnologue de formation, va développer une autre théorie que celle alors communément admise. Selon lui, les premiers occupants sont amérindiens car certaines statues ont la même forme de sculpture que les grands monuments sud-américains ; les polynésiens seraient quant à eux arrivés plus tard. Thor Heyerdhal pensait que ces statues géantes étaient l’œuvre de pré-Incas du Pérou et non pas de polynésiens.

Il était intimement convaincu par la ressemblance des représentations polynésiennes du dieu « Tiki » (personnage mythique polynésien) avec celles qui subsistent en Amérique du Sud. Il avait ainsi rédigé un mémoire intitulé « Relations préhistoriques entre l’Amérique et la Polynésie ».

Malheureusement pour lui, les scientifiques auxquels il soumet son idée ne croient pas à la possibilité d’un tel voyage. Il décide alors de prouver son hypothèse en ralliant lui-même le Pérou à la Polynésie, à bord du « Kon-Tiki ». En effet afin de prouver que les mers rassemblent les peuples, il osa tenter l’aventure à bord d’un radeau en balsa, non motorisé et fabriqué avec des cordages de chanvre, sans clous ni câbles d’aciers qui portait le nom de Kon-Tiki. Il devra d’ailleurs sa notoriété à cette première expédition en 1947, durant laquelle, il a traversé le Pacifique de Lima à Tahiti. Il a ainsi prouvé qu’un radeau pouvait rester longtemps à flot sans couler, mais les scientifiques restèrent sceptiques et malgré son exploit, ils ne croient toujours pas que des Amérindiens aient pu coloniser Râpa Nui.

Depuis quelques décennies, les découvertes ont prouvé que les pascuans sont bien des polynésiens d’origine. En effet, les ethnologues ont recueilli des informations sur les traditions de l’île et ses légendes, auprès des pascuans qui conservent une tradition de transmission orale. L’une d’elles confirme l’origine polynésienne des premiers habitants : celle d’Hotu Matua le chef qui partit avec sa famille et des compagnons à la recherche d’un nouveau royaume. Il découvrit l’île de Pâques où, explique la légende, il introduisit les plantes et les animaux nécessaires à la survie, puis ils peuplèrent cette terre. De plus, au début du XXème siècle, les ethnologues ont interrogé les pascuans nés avant 1864, date de conversion de l’île au catholicisme, sur l’ancienne religion. C’est ainsi qu’ils ont pu obtenir des détails sur le culte de l’homme oiseau et sur les dieux Pascuans.

Comme en Polynésie, il existe 3 sortes de divinités :

  • Les ancêtres divinisés
  • Les esprits malins
  • Les grands dieux (comme Hiro le seigneur de l’obscurité dans la mythologie locale) le seigneur de l’obscurité dans la mythologie locale et Make-Make le dieu de l’île représente avec une tête d’oiseau et un corps d’homme)

Tout prouve, depuis le plus lointain passé, l’origine polynésienne des pascuans. D’une part, les vestiges archéologiques puisque des hameçons et un harpon en os, semblables à ceux fabriqués dans les îles les plus proches, ont confirmé l’origine polynésienne des pascuans. D’autre part, la linguistique car l’écriture Rongo-Rongo, unique en Polynésie, apparaît sur une vingtaine de tablettes retrouvées sur Râpa Nui.

Enfin, l’analyse de l’A.D.N situe sans contestation possible, l’origine polynésienne des pascuans ; la généticienne britannique Erika Hagelberg a scientifiquement prouvé en 1994, que l’A.D.N contenu dans les ossements de pascuans antérieurs au contact des européens, présente un motif caractéristique que l’on retrouve dans l’A.D.N des polynésiens.

Le mystère des moais

L’exploration de l’île va étonner les hollandais qui s’interrogèrent aussi sur la présence de ces statues mesurant de 6 à 10 mètres de haut : les « moais ». Tournant le dos à la mer, elles protègent de leur regard les habitations.

Comment ces énormes monolithes anthropomorphes de plusieurs dizaines de tonnes ont pu être déplacées et dressées ? L’installation debout nécessite obligatoirement la présence de troncs mais l’ile ne possède pas d’arbres. Pour les européens, il est impensable que quelques rapanuis vivant à l’âge de pierre aient pu les transporter, d’autant qu’ils disent ignorer la façon dont on les a déplacées. Pourquoi au XVIIIème siècle, avaient-ils oublié la technique de déplacement des statues ?

Des centaines de moais inachevés dévoilent les secrets de fabrication : Aux XIVème et XVème siècles, l’île prospère et sa population atteint presque 9000 personnes. La compétition entre les clans insulaires prend alors une drôle de forme : celle d’une course à la conception de statues.

Les moais auraient d’abord été sculptées dans le tuf volcanique, par des sculpteurs professionnels, d’un seul bloc sur les pentes du volcan Rano Raraku.

Ils commencent par tailler un canal autour d’un bloc qu’ils souhaitent dégager et avec leurs pics en pierre (ils ne connaissent pas les métaux), ils façonnent la tête puis le torse et le dos. Après une année d’efforts, ils dégagent la statue en cassant l’arête dorsale qui la maintient au rocher. Puis elles sont transportées sur des rondins ou déplacés debout jusqu’à une plateforme empierrée : l’ahu.

Au pied de l’ahu, lorsqu’elle n’a pas été brisée en route, la statue est redressée à l’aide de leviers. Enfin, certaines sont surmontées d’une sorte de chapeau en tuf rouge ; d’autres peintes. L’ultime opération est la pose des yeux en corail blanc et en pierre colorée. Très fragiles, il semble qu’ils avaient tous disparu lorsque les européens sont arrivés en 1722 et ce n’est qu’en 1978 que des fouilles archéologiques les ont mis à jour.

Ignorant que l’île était autrefois boisée et donc s’interrogeant sur les méthodes de déplacement des statues (vues comme des opérations impossibles), Thor Heyerdhal va tenter dans les années 50 de reproduire l’expérience avec plusieurs équipiers. Ils ont lié à un tronc d’arbre un vrai moai de 4 mètres de haut et pesant 10 tonnes, avant de le tirer coucher au sol, un rapanui aurait alors expliqué à Heyerdhal qu’il faisait une erreur.

Selon Terry Hunt, archéologue à l’université d’Hawaï, les pascuans ont tout simplement usé de cordes, de main d’œuvre et de patience pour le transport des moais jusqu’aux abords de l’île

L’autodestruction d’une civilisation

Cette civilisation se serait développée en totale autarcie puis, curieusement, au XVIIème siècle, les habitants disparurent brusquement. C’est donc une société en mutation que les Hollandais découvrent en 1722 et ils ne pouvaient pas imaginer que, deux siècles plus tôt, la prospérité régnait sur Râpa Nui.

Etaient-ils devenus trop nombreux pour l’île et se sont-ils entretués ? Avant l’arrivée des européens, la raréfaction des ressources a-t-elle entraîné une lutte à mort entre les différents clans ?

En recoupant des informations avec celles fournies par les légendes, les archéologues ont divisé l’histoire en deux périodes :

  • Approximativement entre l’an 800 et l’an 1500, les pascuans s’installent et construisent les statues géantes A partir des premières installations et au fil des siècles, la serait population passée de quelques dizaines à plusieurs milliers de personnes. On se regroupe alors par famille : chaque clan possède son terrain avec accès direct à la mer
  • Approximativement entre l’an 1500 et 1722, un déboisement entraine famines et guerres internes. La disparition des forêts aurait sans doute également entrainé une perte des valeurs ancestrales aux conséquences dramatiques.

Les Pascuans ont connu de terribles années à partir des XVIème et XVIIème siècles. En raison de la déforestation humaine, ou peut-être à cause d’une sécheresse due à un changement climatique, l’île s’est retrouvée entièrement déboisée, les forêts défrichées ne repoussèrent jamais.

Paradoxalement, ce sont de microscopiques grains de pollen qui ont révélé l’existence de grands arbres sur l’ile. Par l’étude des pollens anciens, l’équipe de Thor Heyerdahl, par exemple, a démontré l’abondance passée des palmiers. Chaque année, transporté par le vent, le pollen des différentes plantes se dépose sur les lacs. Il coule et se mélange aux sédiments. En les étudiant, les spécialistes ont trouvé la preuve que l’île était autrefois boisée de palmiers. Ce qui a été confirmé par l’analyse de charbon de bois ayant servi à faire la cuisine.  Des arbustes et des palmiers poussaient en abondance sur l’île de Pâques, leur bois et leur écorce servaient à confectionner des statuettes, des leviers et des cordes.

Mais les moais étaient traînés sur des rondins, cette technique était gourmande en bois et donc il fallait défricher de nouvelles terres. Lorsque le bois eut disparu, la faim aidant, le moindre chapardage pouvait dégénérer en bagarre collective, voire en guerre. Avec la faim, le doute s’est immiscé dans les esprits et les pascuans cessèrent de construire des statues : premièrement, sans bois elles sont intransportables et deuxièmement pourquoi continuer à vénérer des dieux qui les ont abandonnés ?

La guerre interne éclata et certains groupes rivaux renversèrent les statues, assimilées à des objets qui portaient la responsabilité de ce manque de bois et donc de nourriture. Il s’agit d’un écocide : une catastrophe écologique aux lourdes conséquences.

C’est l’exemple type d’une société qui s’autodétruit par la surexploitation de ses ressources.

Les champs balayés par les vents ont produit moins et fabriquer des pirogues pour la pêche est devenu difficile. Pour Hunt, si l’île a bien connu une catastrophe écologique, les insulaires n’en sont pas l’unique cause. Cette déforestation, même involontaire, n’est pas uniquement due aux hommes. Pour le savoir, il importe de fixer la date de leur installation sur l’île.

Les archéologues ont beaucoup travaillé pour dater la colonisation, l’essentiel de leurs efforts a porté sur l’analyse de ses effets sur l’écosystème insulaire, à commencer par la déforestation. Cet écocide involontaire serait lié à l’extrême fragilité de l’île. À cela s’ajoute l’introduction des rats sur l’île, de redoutables rongeurs qui se multiplient rapidement et qui n’avaient pas de prédateurs naturels sur l’île. Or les rats se nourrissaient des œufs d’oiseaux et des noix de palmiers, empêchant alors le ré-encensement des arbres. L’écosystème se trouva ainsi bouleversé et la disparition de la forêt est une cause fréquemment avancée pour expliquer l’effondrement de la civilisation Rapa Nui.

Mais pour les pascuans la rencontre avec le monde extérieur sera encore plus catastrophique que les guerres internes ! La population a été quasiment exterminée lorsqu’une flotte péruvienne d’esclavagistes accosta dans l’île. Le 12 décembre 1862, une centaine de Péruviens débarquent sur l’île et attirent les pascuans puis les assaillent et massacrent ceux qui s’enfuient. Mille personnes (la moitié de la population de l’époque) est emmenée de force au Pérou. À cette époque, au Pérou, l’exploitation du guano rapporte des fortunes : ces excréments d’oiseaux séchés constituent un engrais aussi fertile que lucratif. Le seul problème c’est le ramassage qui est un travail très pénible et qui attire peu les travailleurs péruviens, la tâche sera alors confiée aux esclaves pascuans. Les conditions de vie furent si difficiles que la plupart décédèrent.

Les quelques survivants furent rapatriés grâce aux pressions du consul de France à Lima qui fut ému par leur sort. Pendant leur rapatriement, 85 pascuans meurent de la tuberculose et la vérole et les quinze rescapés introduisent ces maladies sur l’île qui devient alors un immense charnier.

En 1864, lorsque le missionnaire français Eugene Eyraud s’y installe, il ne reste que 600 habitants. Déracinés, déstructurés, les pascuans se convertissent au catholicisme, tirant un trait sur leurs dieux, leurs traditions, leur passé.  Les français installés dans l’île de Pâques, commencèrent donc à faire venir des ouvriers agricoles en provenance de la Polynésie Française, pour travailler dans les plantations et les élevages.

L’autoproclamé « roi de l’Ile », Jean-Baptiste Dutrou-Bornier, un voyageur français et capitaine de la Marine qui s’était installé sur l’île de Pâques à partir d’avril 1868, y introduisit le commerce de la laine et tenta de transformer l’île en un ranch de moutons. A partir de 1870, il réduisit les derniers autochtones en esclavage. Devenu le seul maître de l’île, et jouant sur les rivalités entre clans, Jean-Baptiste Dutrou-Bornier envoya alors de nombreuses lettres au gouverneur de Tahiti pour obtenir le protectorat français, en vain. Décédé en 1877, ses projets n’aboutiront finalement pas.

Mais les malheurs continuent quand les autorités chiliennes eurent annexé l’île en 1888 : elles la louèrent à des planteurs et éleveurs anglais, confinant les « indigènes » dans le village d’Hanga Roa, cerné de barbelés.  

Ce n’est qu’à partir des années 1970 que les conditions de vie furent réellement améliorées et que les rapanuis commencèrent à retrouver une fierté identitaire marquée par le retour de traditions ancestrales et un intérêt pour leur culture passée.

Références

L’Encyclopédie de la jeunesse du XXIème siècle, Editions Auzou
Science & Vie Junior, novembre 1998
La mer – les exploits de l’impossible, Paris Match
National Geographic, Juillet 2012
Pour la science, n° 351 – Terry Hunt

Avec l’aimable contribution de Simon COYAC, Sauveteur en mer

Articles en rapportCatégorie : Portraits, Cultures et Evènements

Activités nautiques et sportives, Portraits, Cultures et Evènements
18 mai 2020 par Association Legisplaisance

Activités nautiques et recommandations sanitaires

Portraits, Cultures et Evènements
26 mai 2020 par Association Legisplaisance

Record de fréquentation pour Legisplaisance

Portraits, Cultures et Evènements
2 novembre 2020 par Association Legisplaisance

Covid 19 – Activités nautiques, de plaisance et de plongée sur le littoral Atlantique